Friday, November 11, 2011

Chanson dans le sang

Chanson dans le sang
Il y a de grandes flaques de sang sur le monde
où s'en va-t-il tout ce sang répandu
est-ce la terre qui le boit et qui se saoule
drôle de saoulographie alors
si sage... si monotone...
Non la terre ne se saoule pas
la terre ne tourne pas de travers
elle pousse régulièrement sa petite voiture ses quatre saison
la pluie... la neige...
la grèle... le beau temps...
jamais elle n'est ivre
c'est à peine si elle se permet de temps en temps
un malheureux petit volcan
Elle tourne la terre
elle tourne avec ses arbres... ses jardins... ses maisons...
elle tourne avec ses grandes flaques de sang
et toutes les choses vivantes tournent avec elle et saignent...
elle s'en fout
elle tourne
elle n'arrête pas de tourner
et le sang n'arrête pas de couler...
Où s'en va-t-il tout ce sang répandu
le sang des meurtres... le sang des guerres...
le sang de la misère...
et le sang des hommes torturés dans les prisons...
le sang des enfants torturés tranquillement par leur papa et leur maman...
Et le sang des hommes qui saignent de la tête
dans les cabanons...
et le sang du couvreur
quand le couvreur glisse et tombe du toit
Et le sang qui arrive et qui coule à grands flots
avec le nouveau né... avec l'enfant nouveau...
la mère qui crie... l'enfant pleure...
le sang coule... la terre tourne
la terre n'arrête pas de tourner
le sang n'arrête pas de couler
Où s'en va-t-il tout ce sang répandu
le sang des matraqués... des humiliés...
des suicidés... des fusillés... des condamnés...
et le sang de ceux qui meurent comme ça... par accident
Dans la rue passe un vivant
avec tout son sang dedans
soudain le voilà mort
et tout son sang est dehors
et les autres vivants font disparaître le sang
ils emportent le corps
mais il est têtu le sang
et là où était le mort
beaucoup plus tard tout noir
un peu de sang s'étale encore...
sang coagulé
rouille de la vie rouille des corps
sang caillé comme le lait
comme le lait quand il tourne
quand il tourne comme la terre
comme la terre qui tourne
avec son lait... avec ses vaches...
avec ses vivants... avec ses morts...
la terre qui tourne avec ses arbres... ses vivants... ses maisons...
la terre qui tourne avec les mariages...
les enterrements...
les coquillages...
les régiments...
la terre qui tourne et qui tourne
avec ses grands ruisseaux de sang.
Jacques Prévert
Des mots durs pour une réalité dure que Prévert a bien décrit et qui subsiste encore aujourd'hui par bien des folies inhumaine que l'homme perpétue dans le monde, et dont il en est lui-même victime avec son sang qui s'écoule pour le compte de quelques uns (inconscients et parfois grabataires comme dit Renaud). Merci Manoli de nous avoir fait partager ces mots!

Jacques Prévert

Jacques Prévert (1900-1977), poète français non-conformiste, n'appartient à aucune école littéraire. Il s'inspire de la réalité quotidienne pour manifester, dans une poésie pleine d'ironie et de violence, sa révolte contre toute oppression sociale, la guerre et la torture, la douleur et la mort elles-mêmes. Dans le poème ci-dessous, le sang omniprésent sur la terre est intimement lié à la vie et à la mort des hommes, à la naissance et à l'amour, au maintien de la vie et à l'alimentation, à la vitalité d'un peuple et à ses actes meurtriers. La vie ne va pas sans la mort. «Où s'en va-t-il tout ce sang répandu?», se demande le poète. Le sang et son éternel retour, comme la terre qui tourne avec ses saisons qui viennent et reviennent, avec ses peines et ses joies, ses fêtes de réjouissance et ses deuils.